Préambule

 

« Le monde est sensible » (Laurent Grisel, Climats)

 

La vie humaine est un loup pour la survie de la planète. Accumulation de polluants, déforestation, pluies acides, pollution de l’atmosphère, érosion vertigineuse de la biodiversité, dérèglement climatique, fonte des calottes glaciaires… Les activités humaines ont atteint les dimensions d’une force géologique. L’homme, qui n’en connaissait plus, est en train de se découvrir un prédateur naturel dans le pouvoir de destruction de son propre mode de vie. À cette violence lente (1), apocalypse au ralenti et tout juste assez graduelle pour ne pas inquiéter l’empire de la passivité humaine, plusieurs noms ont été donnés. Anthropocène en est un, mais accuse l’homme en bloc plutôt que les choix historiques de modèles d’exploitation qui mettent aujourd’hui en péril l’équilibre des écosystèmes. On parle ainsi d’Industrialocène ou de Capitalocène ou d’Occidentalocène ou encore de Molysmocène (âge des déchets en grec) et, en français, de Poubellien. L’homme est un magicien noir qui, s’il ne change pas de jeu, se condamne à brève échéance à faire tout disparaître. Tout et y compris lui-même, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les effets collatéraux de son aventure terrestre : grands paysages fossiles, coprolithes de béton, détritus indégradables, mers anoxiques, déserts. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortifères… »

En réponse aux scientifiques qui depuis plus de quarante ans tirent la sonnette d’alarme, nous répétons avec George Bush que « notre mode de vie n’est pas négociable ». C’est contre cet argument que les études littéraires et la création littéraire ont sans doute un rôle à jouer. S’il est à ce point impossible de changer notre « mode de vie », c’est que ce mode de vie est intimement lié à un certain « mode de pensée » que l’on pourrait définir comme un grand monologue humain. Les pratiques responsables de la crise de l’anthropocène s’autorisent d’une ontologie ou d’une « construction du monde » dont les fondements reposent sur la distinction fondamentale entre Nature et Culture et qui oppose l’homme, comme seul existant doué d’une intériorité et d’une agentivité, à la masse des non-humains (animaux, plantes, sédiments, virus, robots, atmosphère, etc.) doués d’une simple physicalité (2). Cette fiction ontologique informe en profondeur à la fois le domaine de l’idéel (savoirs, discours, gouvernementalités) et le domaine du matériel (schèmes de la pratique, rapport aux animaux – domestication, abattage, stockage -, rapport à la nature comme réserve de ressources – agriculture extensive, exploitation, extraction, etc.). L’homme doit se désapprendre s’il veut renouer les liens avec le monde sans cible d’une expérience du terrestre comme finalité sans fin. Mais ce dur désapprentissage ne peut être exclusivement négatif ou sacrificiel.

Dans cette révolution de notre écologie mentale (3), la littérature et la création ont un rôle essentiel à jouer en tant que forces poïétiques, productrices de récits susceptibles d’imaginer d’autres formes de vie collective et d’autres versions de monde (4). De nouveaux types de lecture et de nouveaux modes de fiction témoignent du retour au réel ou du retour du réel dans la critique et dans les textes.

Du côté des études littéraires, l’ÉCOCRITIQUE s’inspire de la déconstruction et des études décoloniales pour produire d’autres protocoles de lecture et une autre archéologie de la littérature. La césure principale, posée par Foucault dans Les Mots et les Choses et retravaillée par Philippe Descola ou Bruno Latour, est le seuil du XVIe et la constitution d’une « ontologie naturaliste » opposant un sujet de connaissance à un monde d’objets entièrement représentables parce que privés d’intériorité. Refaire cette archéologie à travers l’étude des œuvres de la littérature préclassique, classique et moderne revient à la fois à mettre en évidence l’impensé des textes littéraires et à relever des indices de faille du système dominant, de survivance fictionnelle de vieilles ontologies ou d’émergence conflictuelle de mondes alternatifs.

Du côté de la création littéraire, l’ÉCOPOÉTIQUE inaugure de nouvelles fictions défaisant l’ethnocentrisme du grand récit occidental par une redistribution des effets d’agentivité entre humains et non-humains, entre l’homme et ses milieux. Les récits mythologiques, la littérature pour enfants, la littérature fantastique, en tant qu’ils sont les témoins de mondiations alternatives et ont sans doute servi d’asile à des ontologies oubliées, peuvent guider la production de nouvelles formes de récit et d’une nouvelle écologie des sois (5) où pourraient interagir des hommes, des animaux, des cyborgs, des algorithmes, des plantes, des matières premières, qui multiplieraient entre eux les protocoles d’hybridation, de compagnonnage d’espèces (6), d’affinités et de conflits.

Jean-Christophe Cavallin
Responsable du master à distance

 

(1) Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Harvard University Press, 2011. (2) Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005. (3) Félix Guattari, Les Trois Écologies, Galilée, 2008. (4) Nelson Goodman, Manières de faire des mondes, Gallimard, 2006. (5) Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts : vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones Sensibles, 2017. (6) Donna Haraway, Manifeste des espèces de compagnie, Éditions de l’éclat, 2011.

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