Séminaires (fictions des êtres)

HBMBU06D – ZOOPOÉTIQUES
Responsable et intervenant : Éric Lecler

L’anthropocène est une hypothèse féconde pour remettre en cause le postulat anthropocentriste et poser la question de la poétique de l’humain en même temps que de l’animal.
Le texte de Derrida L’animal que donc je suis, et avant lui, ceux de Deleuze et Guattari sur le devenir-animal de la littérature, sont précurseurs de ce qui émerge actuellement en philosophie politique et en anthropologie dans le champ des études littéraires.
Il existe aujourd’hui un croisement de la zoosémiotique et des études littéraires, et même une zoopoétique comparatiste correspondant aux Animal Studies américaines (Ecocriticism et Environmental Studies). C’est à cette nouvelle discipline émergente qu’entend se rattacher ce séminaire qui étudiera en parallèle, au croisement de la philosophie et de la littérature (Deleuze, Derrida, Bailly), des textes directement littéraires (Melville, Rilke, Henry James, David Garnett, João Guimarães Rosa) et des textes de critique littéraire et stylistique (Jousset, L’Anthropologie du style).

Bibliographie : • Deleuze Gilles et Guattari Félix, Milles Plateaux, Minuit, 1980. • Derrida Jacques, L’Animal que donc je suis, Galilée, 2006. • Bailly, Jean-Christophe, Le Parti pris des animaux, éd. Christian Bourgois, 2013. • Jousset Philippe, Anthropologie du style, Presses univ. de Bordeaux, 2008. • Uexküll Jakob von, Milieu animal et milieu humain, Rivages, 2010.

HBMBU07D – LA DIVERSITÉ DES ÊTRES
Responsable : Michèle Gally

Intervenants : Michèle Gally, Étienne Leterrier

M. Gally, L’Autre de l’Homme : Elfes, robots et êtres hybrides (XXe-XXIe siècles)
Nous voudrions parcourir diverses formes du merveilleux contemporain depuis la fantasy médiévalisante jusqu’aux scénarios science-fictionnels et post-apocalyptiques. Cette littérature dite « de genre » qui se décline à travers différents supports (textes, jeux-vidéos, bandes dessinées etc.) rallie un lectorat important et de tous âges. Elle opère aux deux pôles de la temporalité : du plus ancien passé, moins historique que mythique, à un futur fantasmé, car c’est toujours le présent qui s’absente comme le point aveugle de toutes ces représentations.
Au sein des questionnements de l’anthropocène et de l’approche  écopoétique, ces œuvres qui relèvent de la mouvance « fantasy » rencontrent la question des rapports des hommes à leur environnement – problème moderne transféré dans un monde ancien perdu, monde et temps qui n’existèrent jamais. Ce monde en partie idéal engendre une rêverie nostalgique où les êtres qui l’habitent vivent en symbiose avec la « nature ». Cet univers des forêts et des espaces encore vierges est peuplé de personnages non-humains émanations de cette nature-même. Êtres à la fois spirituels et corporels, positifs (elfes) et négatifs (orques etc.), ceux-ci se déploient selon une hiérarchie ontologique des races et entrent en relation, le plus souvent conflictuelle, avec les humains. Ces derniers venus, en effet, sont les vecteurs d’une transformation de la nature à leur profit (cultures, urbanisation) et les gagnants de la domination du monde. Les traits médiévaux (personnages, architecture, organisation sociale…) qui structurent ces univers fictionnels renvoient à un temps en anamorphose de la société technique et industrielle née au XIXe siècle dont nous sommes les héritiers et les successeurs. De la destruction des forêts aux guerres féroces, de l’instauration d’une religion autoritaire (monothéisme chrétien) à l’éviction violente de toute pratique magique, les hommes apparaissent comme les fossoyeurs de cette sorte de passé mythique harmonieux dont la fantasy ne cesse de nous raconter la fin.
La fiction concurrente s’articule non pas sur des mythologies revisitées et reformulées, mais sur le genre, précisément né au XIXe siècle, de la « science-fiction ». Des elfes on passe aux extra-terrestres et aux robots, de l’hybridité elfes-hommes, on passe à celle des hommes et des machines, du heurt d’ontologies terrestres à celui d’ontologies inter-galactiques. De fait le processus imaginaire est le même mais le monde où se jouent les nouvelles alliances et les nouveaux conflits est devenu celui d’une ultra-urbanisation, d’un univers concentrationnaire de fer et de béton, sous un climat dégradé en tempêtes, froid et brouillards permanents. Le plus souvent la planète a subi des affrontements dévastateurs antérieurs (nucléaires) et vit sous la coupe de sinistres dictateurs. De nouveaux magiciens (scientifiques délirants sans scrupule ni éthique) ont (re)pris le pouvoir. La logique scientiste et technicienne du monde moderne engendre des monstres inédits soit non-humains (les robots) susceptibles de se retourner contre leurs créateurs, soit étrangers et envahisseurs, soit hybrides. A l’horizon se tient la crainte (et la fascination) actuelle pour le trans-humanisme.

Corpus : • Tolkien, Les Monstres et Les critiques, Christian Bourgois, 2006 ; Lettres, Pocket, 2005 ; Le Silmarillion, Pocket, 1978 • Jean-Louis Fetjaine, La Trilogie des elfes, Pocket, 1998-2000 et Les Chroniques des elfes, Pocket, 2008-2010 • Isaac Asimov, Le Cycle des robots, J’ai lu, 1972 • Enki Bilal, La trilogie de Nikopol, Les Humanoïdes associés : La Foire aux immortels (1980) ; La Femme piège (1986) ; Froid équateur (1992).
Études critiques complémentaires : • « Fantastique, fantasy, SF », Revue Autrement, collection « mutations », 2005 • Anne Besson, La Fantasy, Klincksieck, 2007 • Richard Saint-Gelais, L’Empire du pseudo. Modernités de la science-fiction, Nota Bene, 1999.

É. Leterrier, Présences fantomatiques dans le roman contemporain
Le fantôme est une présence qui s’invite régulièrement dans le roman contemporain où il recouvre différentes formes et enjeux. Il engage le processus d’écriture et de lecture (résurgence intertextuelle, revivification d’une culture défunte, fantôme énonciatif, présence de « voix » dans l’écriture), et incarne, conforme à son rôle traditionnel, des identités en crise (figures du double, de la possession, du défunt, héritage du parasite surnaturel). Il reconfigure aussi dans un moment synthétique divers enjeux : présence insistante d’un passé refoulé ou d’un non dit, expression mémorielle, incarnation d’une minorité ou figure religieuse de réconciliation.

Corpus : • Beloved, Toni Morrison • La Couronne de plumes, Isaac Bashevis Singer • Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud.
Repères bibliographiques : • Angel Perez Isabelle et Iselin Pierre, La Lettre et le fantôme : le spectral dans la littérature et les arts, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2006 • Ariès Philippe, Essai sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, Seuil, 1975 • L’Imaginaire spectral de la littérature narrative française contemporaine, Fortin Jutta et Vray Jean-Bernard (dir.), Presses universitaires de Saint-Étienne, 2013 • Hamel Jean-François, Revenances de l’histoire, Minuit, 2006 • Sangsue Daniel, Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneumatologie littéraire, José Corti, 2011 • Vovelle Michel, La Mort et l’Occident : de 1300 à nos jours, Gallimard 1985.

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